Extrait "Le conte du prince Nicolas"
Cinq ans plus tard, alors que l'espoir avait lui aussi été exécuté, un étranger vint au pays. Il prétendait pouvoir rendre intelligent et créatif n'importe qui sur cette terre, avec pour seuls objets : un plateau, qu'il gardait constamment près de lui, et deux petits bols rangés dans une boite. Il les arborait fièrement, et convaincu de sa réussite, il proposa donc ses services au roi.
– Etranger ! Tu penses pouvoir guérir l'esprit du prince ? Mais je ne vois qu'une planche de bois sous ton bras et qu'un petit coffre dans tes mains. Où sont donc les livres ? Les cartes et les mappemondes ? Les fioles et les alambics ? Tu comptes remettre de l'ordre dans le cerveau de ton prince en lui tapant sur la tête avec ce bout de bois ? Je n'ai depuis longtemps plus d'illusions et je sais que mon fils est incurable. La seule chose dont je rêve aujourd'hui est d'étrangler, d'égorger, d'écarteler cet oracle du démon qui m'a insulté et qui me nargue sûrement depuis le lieu où elle se trouve ! Veux-tu réellement tenter ta chance et calmer mes nerfs ?
– O grand roi ! Je n'ai pas la prétention de cultiver le prince, ni même de lui inculquer une quelconque science. Ce que je veux apprendre à votre fils, c'est un jeu.
– Un jeu ? Est-ce une plaisanterie ?
– Ce n'en n'est pas une, ô mon roi, j'ai réellement inventé une distraction spécialement pour le prince. Certains disent que c'est Dieu lui-même qui me l'a soufflée, dans un élan chaleureux, pour que nous puissions nous aussi goûter à l'infini. En effet si l'apprentissage est enfantin, ce jeu cache une extrême complexité, une multitude de possibilités ahurissante et insondable, révélant l'art de la stratégie et de la tactique, nécessitant une maîtrise de soi et un équilibre parfait.
Je l'ai évidemment pratiqué maintes fois, développant au fil du temps une intelligence insoupçonnée, découvrant chaque jour une nouvelle séquence ingénieuse, ou un coup impressionnant, ou des positions fabuleuses. A chaque seconde où je vous parle un mouvement, une idée, une forme naît dans mon esprit et améliore ma capacité à lire et à voir ce jeu. Voir, oui véritablement voir, avant je n'étais qu'un aveugle tâtonnant dans l'obscurité, cherchant à regarder autour de moi, mais sans jamais avoir l'idée d'ouvrir les yeux. Désormais j'ai acquis une grande expérience, ma cécité s'est dissipée et a laissé place à la vision d'un horizon sans fin.
O grand roi, je vais enseigner au prince à créer, à imaginer, à réfléchir, à s'élever d'une manière peu commune. Sa logique sera constamment sollicitée et il deviendra si bon que moi même je ne pourrai le vaincre. Il sera alors guéri et deviendra enfin votre fierté.
– Mais quel est donc son nom ? Comment avez-vous appelé ce jeu dont vous parlez avec tant de passion ?
– Le jeu de go, ô mon roi.